ENtreFER

Titre original : The Bridge, 1986
Auteur : Iain M. BANKS

Le roman de Iain Banks ENtreFER aborde la thématique du pont d’une manière radicale : à la fois décor et élément de l’intrigue, expérience esthétique et philosophique, paysage mental, métaphore de la pensée, le pont unit architecture et écriture dans ce roman devenu emblématique du genre. Ci-dessous, une analyse et un extrait…

ANALYSE :
“Méandres. Ce mot à lui seul permettrait de donner une bonne idée d’EntreFer. Comme un réseau compliqué de synapses, ou comme les poutrelles d’un pont qui s’entrecroisent pour former finalement un unique dessein, diverses histoires se mêlent ici, sans que l’on voie toujours, a priori, le lien qu’elles peuvent entretenir. L’histoire, en apparence, met en scène un amnésique qui vient de réchapper d’un accident critique et qui se retrouve soudain dans le monde du Pont, un pont qui ne relie rien, ou plutôt, relie rien à rien. Impossible de ne pas voir là, compte-tenu de la formation philosophique de Banks, une métaphore technique du présent aristotélicien (l’instant fugitif qui sépare deux non-êtres) ou une image inversée de l’homme pascalien, ce « néant entre deux infinis ». Mais très vite, d’autres histoires viennent s’ajouter à la première, apportant à la fois leur éclairage et une certaine obscurité. Qui est ce malade dans le coma qui apparaît étrangement sur l’écran de la télévision ? Et ce guerrier barbare qui refuse l’hypnose ? Ou bien encore cette Aberlaine Arrol qui hante les rêves de notre accidenté et dont les bas résille sont une illustration de la métaphore du pont ? Tous ces égos tourmentés s’entrecroisent comme les poutrelles du
pont, pour ne former qu’un univers mental complexe et ravagé.

Des rêves dans le rêve, des métaphores expliquant d’autres métaphores, tout dans ce roman est fait pour désorienter le lecteur et pour le mettre face à l’apparente absurdité de ce pont-univers déjanté, paranoïde et psychotique où les personnages ne sont que des coquilles vides et où rien, jamais, ne fonctionne exactement comme il le devrait. Même pas les ascenseurs. Et surtout, surtout pas les bibliothèques ! Un roman difficile, parce qu’il tente de matérialiser par le jeu des techniques d’écriture tout le travail de l’inconscient. “

L’intégralité de cette chronique en ligne sur le site noosfere

EXTRAIT:
“Mes appartements sont tout en haut de cette section du pont, près du sommet, et non loin des angles de l’hexagone aplati auquel cette section ressemble. Il semblerait que je doive cette position avantageuse à mon statut de malade vedette du Dr Joyce. Les pièces sont larges et hautes de plafond, et les murs côté mer sont les poutrelles vitrées du pont lui-même. La vue plonge – d’une hauteur d’au moins quatre cents mètres – dans la direction que nous appelons l’aval. Enfin lorsqu’elle n’est pas cachée par les nuages gris qui submergent souvent le pont par le haut. […]
Les travailleurs subalternes du pont, bien entendu, doivent porter des uniformes, et n’ont pas à se soucier de ce qu’ils vont mettre chaque matin. L’envie que j’aurais de partager leur existence ne va pas plus loin toutefois . Ils acceptent leur sort et leur position dans la société avec une docilité que je trouve à la fois surprenante et décevante. Je ne me contenterai pas, moi, d’être égoutier ou mineur de charbon toute ma vie, mais ces gens s’intègrent à la structure comme de joyeux petits rivets, s’accrochent à leur situation avec l’adhérence et la cohésion de couches de peinture.”