La Chatte Blanche



Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce château, lorsqu’il vit entrer une petite figure qui n’avait pas une coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d’un long voile de crêpe noir. Deux chats la menaient ; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et l’épée au côté ; un nombreux cortège de chats venait après ; les uns portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans des cages. 

Le prince ne sortait point d’étonnement ; il ne savait que penser. La figurine noire s’approcha ; et levant son voile il aperçut la plus belle petite Chatte Blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait l’air fort jeune et fort triste ; elle se mit à faire un miaulis si doux et si charmant, qu’il allait droit au coeur ; elle dit au prince : « Fils de roi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avec plaisir. Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de e recevoir avec tant d’accueil, mais vous ne me paraissez pas une bestiole ordinaire ; le don que vous avez de la parole, et le superbe château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes. Fils de roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais j’ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l’on serve et que les musiciens se taisent, car le prince n’entend pas ce qu’ils disent. Et, disent-ils quelque chose, madame, reprit-il ? Sans doute, continua-t-elle ; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d’esprit et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d’en être convaincu : il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment le prince ; mais aussi madame, je vous regarde comme une chatte fort rare. L’on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisibles servaient. L’on mit d’abord sur la table deux bisques, l’une de pigeonneaux et l’autre de souris fort grasses. La vue de l’une empêcha le prince de manger de l’autre, se figurant que le même cuisinier les avait accommodées : mais la petite chatte, qui devina par la mine qu’il faisait ce qu’il avait dans l’esprit, l’assura que sa cuisine était à part et qu’il pourrait manger de ce qu’on lui présenterait, avec certitude qu’il n’y aurait ni rats ni souris. »