Apprivoiser la forêt



Senur est penchée sur une marmite où elle fait macérer les raclures d’écorce d’une variété de stramoine spécialement destinée à fortifier le caractère des chiens. L’ingestion de cette préparation provoque un état
délirant accompagné d’effets hallucinatoires extrêmement puissants, en raison des fortes doses d’atropine et de scopolamine que la stramoine contient à l’état naturel. […] la “stramoine des chiens” yawa maikiua est destinée à améliorer leur flair, leur courage et leur pugnacité, en les plongeant momentanément dans un état d’hypersensibilité qui exalte toutes leurs facultés.
La destinataire du traitement est une chienne efflanquée, à la couleur indéfinissable, qui répond au nom martial de Makanch, le seroent fer de lance dont la morsure peut entraîner la mort en quelques heures. Contrairement à ce que l’on pouvait espérer, la malheureuse ne s’identifie pas à son redoutable homonyme ; elle est pleutre et faiblarde à en faire honte à sa maîtresse. La langueur de la chienne viendrait d’une liquéfaction de sa moëlle causée par un pet de tamanoir. Selon une croyance assez commune en Amazonie, les flatulences de cet animal sont réputées plus périlleuses pour les chiens qui le suivent à la trace que ses longues griffes acérées qui incitent le jaguer à l’éviter prudemment. […]

Sans se douter du mauvais coup qu’on lui prépare, [Makanch] se gratte les puces sur le grand châlit résevé à la meute de Senur. Attachée par une laisse en écorce, elle se laisse saisir sans protester par sa maîtresse qui lui entrave les pattes en un tournemain dans un carcan rudimentaire. Couchée sur le dos, incapable de bouger, la gueule maintenue ouverte par une baguette de bois, la malheureuse bête couine et gargouille éperdument, tandis que Namoch, une femme de Naanch, lui enfourne dans le gosier et oar la truffe de grandes rasades de stramoine qui lui dégoulinent dans les yeux. Makanch est finalement relâchée au bord de l’asphyxie et se met à divaguer sous la pluie en titubant, la queue entre les jambes. Elle trébuche et patine dans la terre détrempée, se heurte contre les souches, chute par moments de tout son long avant de se relever avec peine. Tantôt immobile et frissonnante, tantôt galopant à tout crin à la poursuite d’on ne sait quelle vision monstrueuse, la chienne exhibe tous les symptômes d’une transe délirante. Les garçonnets nus qui jouaient à faire de longues glissades sur le ventre dans l’argile visqueuse ont prudemment interrompu leurs exercices ; cuirassés de boue des pieds à la tête, ils sont partis se baigner en laissant le champ libre aux déambulations hallucinées de Makanch. Accroupie sous l’avant-toit, Senur observe sa chienne en fredonnant entre ses dents une cantilène qu’elle acceptera peu après d’enregistrer. […] Dans cet arsenal d’invocations chantées, celles destinées à influer sur les chiens occupent une place importante

Accroupie sous l’avant-toit, Senur observe sa chienne en fredonnant entre ses dents une cantilène qu’elle acceptera peu après d’enregistrer. […] Dans cet arsenal d’invocations chantées, celles destinées à influer sur les chinens occupent une place importante, à la mesure de la valeur que les femmes accordent à ces animaux familiers. Stimuler l’allaitement, restaurer le flair et la pugnacité, favoriser des portées nombreuses, protéger de la maladie, inciter à bien suivre une trace ou à forcer un gibier courant, attaquer les prédateurs du jardin, autant de circonstances désirables qu’un anent approprié permet de susciter. […] 

La valeur d’un chien ne se mesure pas uniquement à l’aune de la considération personnelle ; elle se définit aussi en fonction d’une hiérarchie marchande qui convertit les meilleurs limiers en des biens extrêmement précieux. Si les chiots sont en général donnés sans contrepartie faute d’avoir pu encore révéler des qualités intrinsèques, les chiens adultes se troquent à des cours variables selon leur statut et leur provenance. Les plus réputés et les plus rares sont les chiens assez courageux et agiles pour forcer les ocelots voire les jaguars ; on les acquiert sans barguigner en échange d’une pirogue ou d’un fusil à chargement par la culasse. […]

A l’exception des chiots, les chiens des femmes sont négociés par les hommes, seuls maîtres des échanges dans la sphère des objets de valeur. Une femme ne possède pas véritablement la meute dont l’usufruit lui est concédé par son mari puisque celui-ci peut toujours prélever l’un de ses membres pour le troquer. Dans la pratique il est assez rarequ’un homme dépouille son épouse d’un chien auquel elle tient sans lui donner l’assurance d’une future contrepartie de valeur équivalente, soit un autre chien, soit un objet précieux d’usage exclusif comme une torsade de perles de verre. Cette imbrication des droits sur le chien reflète bien le statut ambigu de l’animal : placé entièrement dans la dépendance des femmes, élevé, soigné, nourri et dressé par elles, il sert surtout aux hommes dans l’une des actions les plus distinctives de leur condition.

L’ambiguïté du chien s’exprime aussi dans d’autres registres. Socialisé au plus près de l’humanité puisqu’il est le seul animal à dormir sur un lit et à manger de la nourriture cuite, le chien révèle pourtant une nature bestiale par son manque de discrimination alimentaire et sexuelle : il mange tous les déchets, y compris les excréments, et s’accouple indifféremment avec ses géniteurs sans respecter l’interdit de l’inceste qui régit la société. Il est en outre nommé par le même terme générique qui désigne le jaguar et quelques autres félins, yawa, dont il partagerait ainsi l’essence et le comportement. Cette sauvagerie participative est toutefois détournée au profit des hommes car le chien représente simultanément l’archétype du domestique “tanku” épithète qui lui est accolée pour le distinguer de ses faux cousins indomptables. Il reçoit d’ailleurs un nom propre, privilège qui n’est accordé à aucun des animaux apprivoisés. A l’intersection du naturel et du culturel, du masculin et du féminin, du social et du bestial, le chien est un être composite et inclassable ; sa position bizarre dans le bestiaire jivaro signale probablement une arrivée tardive dans la forêt du piémont, comme si sa place dans les hiérarchies animales n’était pas encore fermement établie.»