Images & imaginaires

Depuis la seconde moitié du XIX°siècle, avec l’apparition et le développement des techniques photographiques, chiens, chats, oiseaux… sont entrés dans les albums de famille au même titre que leurs « maîtres ». La bibliothèque du Congrès offre une savoureuse collection d’images, sobrement classées dans la catégorie « pets » (mot dont l’équivalent fait défaut au français, ce qui dit assez bien la spécificité culturelle du rapport à l’animal), et donnant un regard passionnant sur l’histoire, l’esthétique, la sociologie et la politique.

On peut par exemple se réjouir de l’omniprésence des clichés d’animaux domestiques à la Maison-Blanche, parfois avec leurs maîtres prestigieux, Grace Coolidge par exemple, l’épouse du 30 ème président des Etats-Unis, Calvin Coolidge, lui-même connu pour son amour des animaux au point que les Américains envoyaient à la Maison-Blanche les animaux perdus, blessés, abandonnées et que cette tradition a perduré comme en témoigne ce coq unijambiste appartenant à Théodore Roosevelt.

On voit ainsi Mme Coolidge avec un raton-laveur, avec ses colleys blancsou le président avec son chat, l’animal de compagnie adoucissant, humanisant la fonction et rapprochant le chef suprême de la nation de ses concitoyens plus anonymes. 

La « First Lady » quant à elle, jouant sur l’élégance et l’empathie produites par son évidente complicité avec ces animaux qui de son propre aveu la sauvèrent après le traumatisme que fut pour elle la mort de son fils encore enfant.

La dimension émotionnelle du rapport à l’animal de compagnie nourrit également cette tendance au « kitsch animalier » visible sur les clichés de la fin du 19ème, façon chromo avec cet oiseau envolé de sa cage, ou cet attelage improbable de dindons de conte de fées, comme sur ces clichés plus récents montrant les cimetières consacrés aux animaux familiers, colorés et disparates.

Au-delà de l’anecdote, la force de l’animal domestique – comme de l’animal sauvage – est sa potentialité symbolique : support de la projection fantasmatique il peuple ainsi les contes et les mythes, parfois de manière ambiguë

On pense évidemment à Peau-d’Âne et à la dépouille de l’animal fabuleux, vénéré tant qu’il produisait de l’or en guise d’excréments, et sacrifié au désir sans frein du roi, source de mépris et de moquerie pour une princesse devenue animal domestique, souillon corvéable à merci. Comme le dit la fée, sa marraine, à la jeune fille :

« Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau. »

Sous leur apparente simplicité, les contes merveilleux sont une source infinie d’interprétation, et leur origine est complexe ; la Princesse revêtue de la peau de l’âne est un avatar d l’héroïne d’un conte germanique recueilli par les frères Grimm, intitulé Peau-de-Mille-Bêtes : lien PDF

Il faudra attendre le 19° siècle et la Comtesse de Ségur pour redonner à l’âne sa grandeur perdue, avec Les Mémoires d’un Âne, dont le narrateur est Cadichon, animal doué de pensée et de grandeur morale. La grâce de l’âne culminant évidemment dans le film de Robert Bresson,  Au Hasard Balthazar un conte d’une certaine manière…

Moins connu, le conte de Mme d’Aulnoy intitulé La Chatte blanche, met en scène une fantasmagorie déchaînée : le conte a pour cadre essentiel un palais enchanté sur lequel règne une ravissante créature, qui pour être une chatte n’en est pas moins experte à séduire un prince qui passait par là, l’aidant d’ailleurs à hériter du trône de son père. Voici le portrait de cette créature, dont on voit bien qu’elle garde une certaine ambiguïté, non seulement quant à son animalité (elle parle…) mais aussi quant à sa sauvagerie.

Enfin l’animal domestique est un objet anthropologique dont s’emparent les chercheurs. Ainsi par exemple, Philippe Descola décrivant le lien entretenu avec les chiens par les Jivros de Haute-Amazonie dont il partage le quotidien…

Cette proximité est telle qu’Héléna Valero, jeune fille brésilienne enlevée par des yanoamas en 1939  raconte qu’elle a vu des femmes allaiter des chiots ; est-ce si loin de Mrs Coolidge, consolée de son deuil par ses colleys favoris ?…