T’étais bien content que je rentre à l’IGPN pour avoir des horaires fixes et pouvoir m’occuper de notre fils. Moi aussi j’aimais ça les stups.

Au bout d’une vingtaine de minutes confortablement installé dans la salle 16 de l’UGC Ciné Cité Gambetta de Bordeaux, je prends conscience d’une chose : Léa Drucker n’a toujours pas vu – et selon toute vraisemblance, ne rencontrera pas – les véritables responsables des actions policières répréhensibles qui sont au cœur du récit de Dominik Moll. Son film est horizontal et le restera.
Quel est le rôle d’un artiste ? Celui d’un cinéaste ? Au regard de la carrière de Dominik Moll, il me semble qu’un élément de réponse se niche dans ses derniers films, ceux qui incarnent sa « renaissance ». Des films qui interrogent notre société, qui l’observent et à leur manière en rende compte sans malveillance mais sans lâcheté non plus. Des films qui témoignent du glissement social et intellectuel dont nous sommes témoins et qui pointent les faiblesses d’un système qui a été détourné pour protéger celles et ceux qui sont censés le rendre plus fort en notre nom.
Dossier 137 s’inscrit dans cette démarche et suit l’exploration que Moll avait entamé avec La Nuit du 12. Plus encore que dans ce dernier, le cinéaste établit une systémique de la verticalité que notre époque peine à voir mourir, voire à tuer. Quoi de plus édifiant pour dresser ce constat que de s’intéresser à l’IGPN ? Un service dont la mission est précisément d’observer et de relever les abus de l’institution dont le pouvoir s’est doté pour se protéger des citoyen-ne-s qu’il représente. Fascinant en soi, ce choix révèle déjà quelque chose puisqu’il met à jour à la fois l’étendue et les limites de l’infrastructure politique et sociale qui nous régit. Au fond, l’IGPN est constitué d’hommes et de femmes qui vont passer au peigne fin les comportements de certain-e-s de leurs collègues et pointer les plus problématiques dans l’espoir de pouvoir redresser les torts. Dans cette dernière phrase comme dans le film de Moll, c’est bien le mot « collègue » qui est le plus important. Car comme le dit Guillaume à l’un des CRS qui le contrôle lors de sa virée parisienne qui bientôt tournera au drame : « Vous avez pas envie de venir avec nous ? ».
En multipliant les effets de mise en scène et de montage, Moll montre – plutôt intelligemment – non seulement que l’appareil étatique est lourd et inefficace, mais en plus que ses composants ont été détourné pour que tout le monde observe et « police » tout le monde horizontalement, sans jamais qu’un regard vertical ascendant ne puisse être appliqué.
Téléphones portables, caméras de surveillance, réseaux sociaux… Dominik Moll convoque à peu près tous les outils possibles pour nous démontrer comment nous nous sommes sagement converti-e-s en des gentils soldats de la République pendant que nos élu-e-s s’emmurent et paniquent à l’idée de devoir répondre de leurs actes. Une idée qui est brillamment illustrée dans la scène où Stéphanie découvre qu’un témoin a potentiellement assisté à une bavure policière – témoin qui bien sûr a une peur bleue des représailles que sa participation pourrait entraîner.
C’est un sentiment qui traverse toute la durée du film et qui est parfaitement convoyé par l’horizontalité de la mise en scène et l’absence de personnages clefs. Jamais ne voit-on nos politiques, ni dans le film, ni à la télé. Pourtant, les supérieur-e-s sont très régulièrement cité-e-s (voire même présents au téléphone). Et quand « les grands patrons ont débarquent » il s’agit encore de figures inconnu-e-s du grand public et qui ne font elles-mêmes qu’obéir aux ordres.
Un film dont on sort avec l’intime conviction que tout le poids que nous assumons sera un jour trop lourd à porter, et avec la crainte vissée au corps que ce jour-là, quelque chose de dramatique arrivera.
