Time just went.
Je lis les retours et je crois que je comprends parfaitement le rebut qu’ont pu ressentir certain-e-s en voyant Here. Ça peut paraître niais, ça peut sembler forcé… Néanmoins je crois que voir le film de Zemeckis sans penser le cinéma de Zemeckis dans son ensemble, c’est commettre une erreur.

Parce que le réalisateur n’a cessé au long de sa carrière, de réfléchir à comment renouveler le media cinéma et comment, au travers d’innovation, repenser la narration. Il y a donc l’histoire – somme toute assez voire très banale – de la famille de Tom Hanks et puis il y la contrainte – plan fixe – que Zemeckis s’impose et enfin, il y a la technique – <i>deaging</i> mais aussi cadres dans le cadre – qu’il veut explorer pour lier tout ça. Et la clef de lecture du film se trouve quelque part là-dedans, sans que je sache je l’avoue, vraiment où.
Cela ne m’empêche pas de spéculer et je ne peux m’empêcher de noter deux choses.
La première est qu’en choisissant un cadre unique, Zemeckis met en image le concept même de famille, car qu’est-ce qu’est la famille sinon un cadre ? Le cadre initial, dans lequel nous venons au monde, dans lequel nous devons nous intégrer mais aussi dont il nous faudra nous défaire. C’est le paradoxe de nos sociétés occidentales – et c’est vraiment propre à notre culture – que de réussir à faire cohabiter individualités et identité collective. En ancrant son film dans un seul et même endroit, Zemeckis parvient il me semble à parler d’une famille en particulier et des USA en général. Il met face à face l’individu, la famille et la société en les imbriquant comme il imbrique ses cadres dans son cadre et en montrant, au travers du temps, comment le concept même de famille évolue. C’est ici Benjamin Franklin qui élève le fils de son frère (je crois ?), puis plus loin la famille noire qui explique les règles de survie à nos sociétés violentes et xénophobes à son jeune fils. Cette même famille qui vit là où des blancs vivaient avant, et qui emploie une femme de ménage latino-américaine dont la perte sera douloureuse – autant que s’il s’agissait d’un membre de sa famille. L’utilisation des nombreux cadres fait évidemment référence à la BD dont le film est l’adaptation, mais c’est aussi un propos, d’autant plus quand on réfléchit à qui entre et qui sort du cadre. Ces entrées et sorties varient selon le moment de vie auquel on assiste. Robin Wright est très présente lorsque Vanessa vient de naître, Tom Hanks l’est quand il s’occupe de son père… Le cadre est la famille, il astreint les personnages.
La deuxième c’est que Zemeckis réfléchit aussi au temps, à sa valeur, à l’absurdité même de nos existences et à la relation de totale soumission que nous entretenons avec lui. Nos existences ne sont qu’une longue relation avec le temps, d’autant plus étrange que nous ignorons complètement de combien de temps nous disposons. Et pourtant nos sociétés modernes sont batties entièrement sur le pari que nos vies dureront et nous les ordonnons en chapitre comme si nos existences obéissaient à une injonction de durée stable et fixe. Il me semble que Zemeckis parvient assez bien à transmettre ce sens du temporel et de l’intemporel, rappelant au passage que l’art est l’une des seules pratiques qui échappe au temps, à plus forte raison le cinéma. On retrouve ainsi plusieurs éléments qui sont présentés, puis ramenées : l’obsession qu’a Paul Bettany de vouloir capter les moments de vie pour en faire des faits saillants qui viendront ensuite animer une soirée de projection – incidemment, encore un cadre dans le cadre cette fois-ci de la vie des protagonistes, comme les écrans sont des cadres dans les nôtres -, le collier que l’on retrouve dans le jardin et dont tout le monde s’émeut, les peintures de Richard qui apparaissent, disparaissent puis réaparaissent, la scène finale du souvenir… Le lieu est le lien, le temps est le liant.
Ce n’est peut-être pas un chef-d’œuvre – encore qu’en y repensant, je pourrais arguer du contraire sans trop de problème – mais c’est un film remarquable et qui confirme décidement que l’on retient malheureusement bien souvent de Zemeckis ses échecs plus que ses réussites.
