I’m no martyr. I did it for the money. But it’s not worth much if you can’t face yourself in the mirror. Respect is the ultimate currency.

La définition marquée par le CNC des films de répertoire est : les films de 20 ans ou plus. Cette année 2026 marque donc l’entrée des films sortis en 2006 dans ce que l’on appelle aussi le « patrimoine ». Et je m’en réjouis parce qu’il se trouve qu’en 2006, j’étais étudiant en droit à Paris doté d’une carte de cinéma illimité – une Gaumont puisque vous devez tout savoir – et que je passais ma vie au Gaumont Parnasse, depuis disparu hélas. Et j’aime autant vous dire que si je n’ai pris aucun plaisir à tenter de devenir juriste, j’en ai en revanche pris énormément à voir à peu près tout ce que je pouvais.
C’est donc avec un plaisir non dissimulé que j’ai lancé, le jour anniversaire du 11 septembre, le 17ème long-métrage de Spike Lee et qu’au moment où ont résonné les premières notes de Chaiyya Chaiyya dans mon casque audio, j’ai pris mon pied je vais pas vous mentir.
J’ai mentionné le 11 septembre mais je dois être complètement honnête, je n’avais pas particulièrement pensé à l’attentat qui a changé à jamais l’occident et le monde ni à l’impact que celui-ci allait avoir sur la fiction. Pour tout vous dire, je n’ai pas même pensé au fait que Inside Man était, en un sens, une des réponses de Spike Lee à cet événement.
Cet aspect avait pourtant été commenté lors de la sortie du film, je m’en souviens, notamment pour le traitement des personnages « racisés » et le fait que les autorités étaient particulièrement « attentives » (cela signifie « racistes » en langue de bois) à elles et eux depuis le drame. Pourtant, il me semble que la réaction d’Inside Man vis-à-vis du 11 septembre se trouve plutôt dans ses entrailles, dans ce que le film raconte de l’Amérique « post 9-11 » et de ce qu’il fait de ce traumatisme.
À bien y penser, Inside Man n’est en fait pas vraiment un film de casse. Les personnages eux-mêmes commentent presque ce non-sens, à plusieurs reprises. Certes, la bande de Clive Owen effectue un casse, qui évolue en prise d’otages, mais iels ne sont pas venu-e-s chercher une somme d’argent ou de larges sacs de billets. Au lieu de ça, iels ciblent quelque chose de très particulier, d’inhabituel. Et cette chose est le dévoilement du fait que les élites qui font les USA – et plus largement l’occident – sont profondément corrompues. Le casse sert de révélateur de la pourriture inhérente aux sociétés capitalistes qui se rêvent (et se racontent) vertueuses. Et c’est précisément ça qui est fascinant.
À la sortie, d’après mes – courtes – recherches, cet aspect n’a pourtant pas été mentionné. Hormis la mention du racisme systémique – qui semble s’ancrer définitivement à cette époque du côté des des « musulmans », ce que la scène du sikh auquel on enlève son turban nous confirme – et dont il est sous-entendu qu’il est l’héritier, sans pour autant le supplanter, du racisme systémique anti-noir – ce que la scène d’échange entre l’officier qui découvre la situation et le détective Frazier vient confirmer -, il n’a pas été fait mention de grand chose d’autre si ce n’est de la peur, naturelle, que les américain-e-s ont à cette époque de voir le pire se reproduire et de la mise en scène pertinente de cette crainte par le cinéaste new-yorkais. Il y a pourtant d’après moi quelque chose d’autre, de bien plus insidieux, qui se cache, un peu comme le coffre numéro 392, au beau milieu de la structure remarquable du film.
On la trouvera en prêtant une attention toute particulière à la « géographie » du film. Plus exactement, à la verticalité de celui-ci. Commençons par le niveau zéro, celui de l’homme ou de la femme, de la rue. Des voitures, des gens : une mixité sociale et d’identités que les tenants de la théorie du melting pot ne renieraient pas – même si l’on sait bien que ce melting pot est plutôt un salad bowl. Un bon nombre de quiproquos, de points d’accroche, sont d’ailleurs basés sur cette mixité : c’est le latino avec un casier judiciaire, c’est l’ouvrier qui comprend l’albanais parce que son ex femme l’était, c’est l’officier italo-américain, Frazier lui-même… Spike Lee propose un portrait de New York qui lui est extrêmement fidèle : c’est une ville monde avec tout ce que cela comporte de glamour mais de compartimenté aussi. Chacun dans sa communauté, dans son identité, tous-tes uni-e-s autour d’un idéal américain à l’ombre duquel se cache une nécessité : celle de survivre. L’ex femme apporte ses amendes impayées, l’agent de sécurité hurle qu’il est employé par la banque… Tout le monde travaille.
Passons maintenant aux niveaux supérieurs. On va mettre de côté les bureaux de la police dont il n’est pas véritablement établi qu’ils soient très haut dans une tour, je choisis donc consciemment de les garder au niveau zéro. Montons un peu plus si vous le voulez bien et allons par exemple au sommet d’une tour quelconque de Manhattan. Qu’y trouve-t-on ? Des statues déjà, beaucoup de statues, des bas reliefs qui représentent l’establishment et on y reviendra. Mais surtout des ambiances plus feutrées, où l’anglais est parlé sans accent reconnaissable et où la violence des échanges est inversement proportionnelle au niveau sonore auquel elle est administrée. En d’autres termes, on trouve les riches, la wealthy America. Il est intéressant de noter que dans ces hautes sphères rien ne semble pouvoir atteindre celles et ceux qui s’y trouvent.
Et maintenant, descendons plus bas, dans les entrailles de la Manhattan Trust Bank (l’usage du mot trust est ici intéressant et pourrait être une référence indirecte ou non voulue au slogan trouvé sur les billets verts américain In God We Trust par exemple). Qu’y trouve-t-on ? Un coffre. Et dans ce coffre ? D’autres coffres, très nombreux et parmi ceux-ci, un coffre dont on apprendra dans le dernier tiers du film, qu’il n’est pas listé : le 392. Ce que Dalton Russell, l’orchestrateur de ce casse, y trouve est particulièrement intéressant : il y trouve la preuve que le fondateur de cette banque, un nommé Arthur Case, est en fait un ancien collaborateur nazi qui a fondé toute sa fortune et tout son empire sur le vol de biens ayant appartenus à des juifs et des juives massacré-e-s dans les camps de concentration.
Le fait que ce secret, qui se trouve au fin fond d’un coffre non listé en sous-sol, puisse atteindre un homme si puissant perché dans sa tour est à mon avis tout sauf anodin. Et ce que Spike Lee nous dit, en redoublant de plans sur les sculptures qui ornent la ville et lui offrent la solennité que celles et ceux qui se sont déjà rendu-e-s à New York connaissent bien, ne l’est pas non plus je crois. En juxtaposant ces images et ces idées, Lee nous explique à quel point la structure sociale dans laquelle nous naissons, vivons, interagissons puis mourrons est en fait pourrie, en son cœur, depuis le début. Il lève le voile sur l’extrême fragilité des sociétés capitalistes modernes, en ce qu’elles sont régies par des personnalités qui n’ont pour seul compas que l’argent et rien d’autre. Il nous explique que cette avidité est le centre névralgique même de tout un pays, de tout un système et que rien ni personne ne pourra mettre ce système à genoux sans erradiquer l’avidité qui l’anime.
Quel rapport avec le 11 septembre, me direz-vous ? Tout il me semble. Parce que 5 ans seulement après l’attentat, Spike Lee – qui pour la première fois de sa carrière à cette époque, réalise un film qu’il n’a pas écrit et qui lui est commandé par Imagine, la société de Ron Howard qui devait initialement réaliser le film – tourne le regard non pas vers ceux qui ont perpétré cette horreur, mais au contraire, vers ceux qui ont enfanté ces derniers. Vers celles et ceux qui, heureux-ses de recevoir de larges sommes d’argents, acceptent à Manhattan les héritiers des commanditaires du 11 septembre par exemple. Il regarde le rêve américain bien en face, et il dit « Nous ne sommes pas les victimes que nous croyons. Ce pays est construit sur l’argent et uniquement l’argent et cela finira par nous détruire ». Greed is good disait une autre icône new yorkaise.
Cette compréhension – je ne vaux pas mieux que les autres – seul le temps peut l’apporter. Et c’est précisément pour cette raison que voir des films dits « de patrimoine » est précieux. Parce que ces œuvres pourtant immuables, fixées sur DVD, BluRay ou pellicule, n’ont jamais la même résonance selon l’époque d’où on les regarde et l’âge que l’on a quand on le fait. C’est ce jeu de la maturité du spectateur ou de la spectatrice, et de celle de l’œuvre qui fait toute la richesse du cinéma à mon avis.
