Miami Vice – Repousser la limite

So, fabricated identity and what’s really up collapses into one frame. You ready for that on this one?

I absolutely am not.

Je me souviens parfaitement de mon expectative à l’entrée en salle au Gaumont Parnasse en 2006 et encore plus de ma déception immense en sortant de la salle. Après Heat, film de chevet par excellence à cette époque – et film vu, revu et à revoir encore le plus possible à mon avis – après Collateral et le plaisir de découvrir Mann en salle deux ans plus tôt, je ne comprenais absolument pas ce cinéaste et ne comprenait pas non plus son film.

Vingt ans se sont écoulés. Vingt années durant lesquelles j’ai parfois repensé à Miami Vice, à la moustache morse de Colin Farrell, à mon incompréhension totale face aux choix esthétiques de Michael Mann, parfois pas.

Et puis il y a peu, j’ai commencé la lecture du bouquin de Jean-Baptiste Thoret : Michael Mann, Mirages du Contemporain et cela a apporté un nouvel éclairage sur l’œuvre de Mann d’une part, et la place qu’occupe Miami Vice dans cette œuvre.

Cinéaste de gauche, ce qui est annoncé par Thief comme une déclaration d’intention, Mann n’en fait pas pour autant un sujet persistent de sa filmographie. Il y a le temps bien sûr, le professionnalisme à travers la figure du professionnel et l’incompatibilité totale entre la réussite d’une carrière et celle d’une vie de famille. Il y a ce que Jean-Baptiste Thoret appelle le programme vital (vie pro) et le programme existentiel (vie perso). Tous ces thèmes, tout comme la compréhension du monde qui nous entoure, font le cinéma de ce cinéaste qui semble en permanence courir après le temps et tenter, comme ses personnages, de rattraper quelque chose qui par nature n’est pas rattrapable.

Cette exploration substantielle, elle traverse les films de Mann de part en part. Dans Thief, James Caan est au prise avec le temps qui semble lui échapper et la volonté de combiner réussite professionnelle et vie personnelle épanouie, image d’épinale avec femme et enfant. Rien de tout cela ne fonctionnera véritablement et il fera le constat amer que le monde qu’il pensait comprendre et maîtriser a changé. Dans Manhunter, William Petersen se pose exactement les mêmes questions et arrive aux mêmes conclusions. Le genre est différent puisqu’on passe du polar au thriller, mais les résultats sont identiques.

Je laisse de côté Last of the Mohicans, film d’époque dont le titre nous renseigne sur un monde qui change drastiquement et qui donc comporte les mêmes interrogations.

Avec Heat, Mann signe son magnum opus et arrive à s’approprier définitivement le polar en illustrant une chasse à l’homme à la fois stylisée et ancrée dans une réalité Angelino inoubliable. De Niro et Pacino en chantre du Mannisme, incapables de mener de front leur carrière et leur vie personnelle. Le flic embourbé dans un troisième mariage qui ne va nulle part, le voleur solitaire qui s’entiche d’une inconnue avec laquelle il essaye de cultiver un semblant d’alchimie sans toutefois y parvenir… Les archétypes manniens sont là monumentaux et la question se pose de savoir : après ça, que faire ?

Mann rebondit en nous offrant peut-être son film le plus complexe et le plus complet: Révélations. Pacino encore, dans le rôle de celui qui comprend, trop tard, que le monde a bel et bien changé et qu’il est hors jeu. Lui qui pourtant était convaincu d’être au centre de celui-ci et d’en tirer les ficelles. La solitude encore, l’incompréhension et la brualité de cette prise de conscience, cette « révélation » que rien de ce qui est n’est vraiment comme il semblait être.

Viendra ensuite Ali et un premier pas dans une exploration formelle qui va accompagner la substantielle avant de s’en défaire, à mon sens complètement. Il y a dans Ali les signes avant-coureurs de ce que sera Miami Vice avec une apparition du numérique remarquable et remarquée. Biopic chargé et sans concession sur le personnage du boxeur qu’il met en scène, quelques séquences nous indiquent tout de même la direction que le cinéaste s’aprête à prendre. Cette recherche se confirmera avec Collateral où les personnages de Mann toujours bien présents – Max et la carte postale en variation du regard vers l’horizon et du collage de Franck dans Thief et Vincent et son costume gris en variation de Neil McCauley l’homme machine, pure émanation capitaliste qui a éliminé tout affect de son existence – mais déjà en rupture formelle sur un certain nombre de scènes où la légèreté du matériel, sa captation du réel, permettent plus à Mann qui évolue vers quelque chose d’autre.

Et voilà donc où nous en sommes quand en 2006, Miami Vice débarque sur nos écrans.

En le revoyant il y a quelques jours, plusieurs choses m’ont frappées. Déjà la modernité formelle absolument ahurissante, à la fois résumé de l’imagerie d’époque et proposition de passage à l’étape d’après. L’esthétique publicitaire, clipesque, est partout. Mann la conscientise et en sature l’espace. À l’intérieur de celle-ci, il plonge ses personnages habités des mêmes doutes que ceux qui ont peuplé jusque là son cinéma, mais ne prend plus le temps de nous les introduire. Tout est réduit à l’os et convoyé par des dialogues qui frôlent le nanardesque sans jamais y tomber. Un numéro d’équilibriste sur fond de Linkin’ Park remixé par JayZ, une exploration de ce que le capitalisme fait à nos corps, nos désirs et notre façon d’envisager l’autre et le monde.

Des avions sur fond de cumulus, une caméra sous-marine qui révèle soudain une course de bateaux dans la baie de Miami Beach, une voiture slalomant entre ses paires sur une freeway avec un double retour de flamme, une coupe mullet au vent, un mojito à Cuba… Et plus l’écriture des personnages, de l’intrigue, est amoindrie, réduite, frôle l’austérité, plus l’espace visuel est saturé : mer bleu profond, néons rose, orage dans la profondeur, voitures improbables, costumes pour le moins surprenants. Ce que Miami Vice veut nous dire est dit avec une économie de mot – que tout le monde a pris à tort pour un mise à nu ridicule – et un univers visuel très riche. Cette débauche visuelle a pour effet de démultiplier précisément la force des thèmes que Mann aborde dans son cinéma : solitude à laquelle le professionnalisme n’est plus un remède, incompréhension du monde qui nous entoure et qui à chaque seconde évolue et s’éloigne des limites de notre compréhension. Le fond et la forme semblent jouer l’un contre l’autre et c’est là toute la maestria de Mann qui les utilise pour faire ressurgir avec plus de force encore tout ce qu’il a toujours convoyé dans ses films. Destruction systématique de ce que l’Amérique a fabriqué, négation de l’épanouissement, brise cœur terrible. Miami Vice est tout cela à la fois.

Vivement un revisionnage en salle.