Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, alors la seule solution est de regarder au plus profond de soi.

Secoué par le film de Ryûsuke Hamaguchi et j’en suis le premier surpris dans la mesure où le film coche absolument toutes les cases du bingo « déplaira à Charles-Edouard ». Lent, presque contemplatif, sans compromis, parfois refusant l’explication, Drive my Car semble être une compilation de ce que je déteste au cinéma, des travers du film Art et Essai.
Mais il a un avantage extraordinaire : il est d’une clarté, d’une légibilité, et d’une rigueur qui le rendent hypnotique. En refusant de nous prendre par la main et en imposant son rythme, Hamaguchi réussit un coup de maître : il nous oblige. Il nous oblige à ralentir, à nous questionner, à observer, à être plus attentif ou attentive et petit à petit, il nous rend enquêteur-euse-s du film.
Ce petit miracle d’asservissement, il y parvient en construisant une introduction longue et lente qu’il coupe du reste par le surgissement de son générique. Processus ô combien efficace et qui nous fait comprendre très rapidement que oui, la durée du film va être justifée et que c’est à prendre ou à laisser. Et les ami-e-s, si vous choisissez de prendre, laissez-moi vous dire que vous ne serez pas déçu-e-s du voyage. Parce que ce qui suit est une merveille à la fois de structure narrative et de mise en scène.
Drive My Car fait partie des films exigeants et qui nous traitent obstinément en adulte. Étant donné que le film prend le temps, il a le temps. Celui de construire une structure complexe et superbe qui aborde sans crainte la vie, les relations que l’on noue, notre rapport à la mort avec, en miroir, ce que l’art et la fiction racontent précisément des expériences profondément humaines. Ce va et vient permanent crée un dialogue avec nous, spectateur-ice-s, qui nous interroge perpétuellement sur notre propre rapport aux films en général et à celui-ci en particulier.
Deuxième conséquence de la contrainte rythmique : Hamaguchi nous rend alertes. Nous reconnectons avec ce qui fait de nous des humains et des êtres vivants : l’observation de ce que nous avons sous les yeux pour interpréter et répondre ou pour le dire autrement : la communication. Au premier abord désarçonné-e-s, le naturel résolutif qui est enfoui en chacun-e de nous ressurgit néanmoins rapidement et nous pousse à plus de subtilité, d’éveil et une couche plus enfouie, moins évidente, apparaît. Bientôt on se retrouve sur le bord de notre siège quand un personnage répond « d’accord » ou qu’un léger temps d’hésitation est marqué lorsqu’un autre s’apprête à rentrer chez lui, ou quand un regard est appuyé dans l’intérieur calefeutré de cette Saab 900 Turbo rouge qui sillonne les routes d’un Japon urbain blanc, gris et noir et dont les bruits nous sont devenus familiers. Le tic tac du clignotant, le grincement de la porte, le ronronnement du moteur…
Cela pourrait amplement suffire mais le réalisateur ne s’arrête pas là. Il exploite à fond ce qu’il est parvenu à nous imposer et lance tout un tas de réflexions comme autant de vagues dont il sait qu’elles viendront in fine s’écraser sur la même côte. Ainsi il choisit de parler de notre besoin de contrôle et des excuses que nous cherchons à l’heure de le justifier, de la violence que nous hébergeons et de la façon que nous avons de l’extérioriser, de l’observation que nous faisons de nos concitoyen-ne-s et de ce que nous y projetons…
C’est à travers cette expérience à la fois sensorielle et intellectuelle que le film prend peu à peu corps et que son sujet émerge : la reconnexion. Il nous a fallu entendre, voir, sentir et interpréter pour nous reconnecter. On dit que dans les bons films, les réalisateur-ice-s dirigent leurs acteur-ice-s avec brio. Mais pour réaliser des chef d’œuvres, celleux-ci doivent aussi diriger les spectateur-ice-s. Hamaguchi y parvient et quand c’est le cas, nous sommes prêt-e-s pour assister à la reconnexion qui doit avoir lieu. Celle-ci passera nécessairement par l’acceptation. Celle de nos besoins – les nôtres ou ceux des autres -, celle de nos peurs, de nos joies et celles de la fin de toute chose.
« Nous allons vivre ».
