Jusqu’à ce que vous rendiez l’inconscient conscient, il dirigera votre vie et vous l’appellerez le destin.
Carl Jung

Il y a un mot qui définit fantastiquement bien ce dont Joachim Trier traite dans son dernier film Valeur Sentimentale : trauma. Un mot galvaudé ces dernières années et qui constitue probablement un premier obstacle à la compréhension et surtout à l’acceptation d’une part critique et publique de ce que le réalisateur norvégien tente de faire dans son long-métrage.
Le deuxième obstacle, c’est bien entendu le milieu bourgeois que Trier choisit, probablement parce qu’il le connaît bien, pour ancrer son histoire. C’est donc naturellement qu’on a vu fleurir ici ou là des accusations de cinéma bourgeois, un peu comme celle qui étaient venues amoindrir la réussite pourtant éclatante de son précédent film : Julie en Douze Chaptires.
Enfin le troisième obstacle est un crime de lèse majesté dont peu de cinéastes peuvent se targuer de s’être relevé-e-s et qui a pourtant touché de très grands films. Valeur Sentimentale est un film sur le cinéma. Un film méta.
Pourtant, comme je l’ai dit plus haut, il ne me semble qu’aucune des ces caractéristiques qui semblent embêter beaucoup de monde ne soient vraiment ni intéressantes, ni importantes. Car le film parle d’autre chose en somme, il parle de l’héritage.
Une voix-off accompagne les premières images d’une maison dont on peine à croire qu’elle puisse exister. Elle nous explique la construction de la bâtisse, et à travers elle, la constitution d’une famille. Un groupe de gens dont on comprend à mesure que le film se dévoile à nous que ses membres ont été des artistes, des intellectuel-le-s, des marginales-aux ou bien les trois. Ce foyer est la colonne vertébrale de cette dynastie, ce qui les unit à travers le temps et l’espace.
Pour autant, une faille dans les fondations nous est montrée, qui l’empêche d’être complètement solide et surtout qui l’affaisse, petit à petit, à travers plusieurs générations. Une faille qui traverse l’ensemble de la construction et qu’on retrouve jusque dans la chambre de Nora, l’un des trois personnages principaux du film de Trier.
Le décor posé, le réalisateur norvégien l’écarte, le laisse de côté, voire même l’abandonne. L’essentiel est ailleurs. C’est une robe que l’on déchire puis rescotche vulgairement pour permettre au miracle du théâtre d’avoir lieu. Ce sont les appels alcoolisés d’un père boomer à sa fille. C’est l’inquiétude d’une sœur pour son aînée lorsque celle-ci ne répond pas. Ce sont, en somme, les gestes que l’on fait pour tenter de fonctionner.
Mais « fonctionner, ce n’est pas vivre », comme le disait très justement Marcelo Subiotto à Zulema Galperín dans le très drôle et très juste El Profesor.
La vie peut – et doit ? – reprendre ses droits et pour Gustav, elle jaillit d’un scénario transmis comme une main tendue, comme le seul mode de communication d’un père qui, s’il n’accepte pas d’avoir été absent, comprend tout de même parfaitement la douleur qui habite celle qu’il a participé à donner au monde, très probablement parce que la faille de la maison l’a lui aussi atteint. Et qui décide d’agir comme il peut, comme il sait.
Pris sous cet angle-là, la volonté psychologisante du cinéaste n’est pas une coquetterie mais la réalité de millions de gens qui, comme Jung l’avait prédit, continuent d’appeler destin quelque chose qui pourtant émane bien de leur personne. Et l’agacement ressenti au visionnage du film par certain-e-s devrait nous interroger sur toutes celles et ceux qui n’ont pas le luxe de pouvoir poser les questions, découvrir les réponses et régler les traumas.
