On va commencer par le principal : Mohammad Rasoulof ne dit avec La Graine du Figuier Sauvage rien qu’on ne sache pas déjà. Oui, ce genre de régime ultra patriarcal repose principalement – et sans que cela ne surprenne personne – sur les femmes. Elles sont le piston, la soupape de sécurité du système, sans laquelle tout s’effondre. Ce propos, on le retrouvait déjà dans Leila et ses Frères et il était mis en scène, on va couper immédiatement au suspens, avec plus de maestria je trouve.

Cela étant dit, il y a au cœur du film de Rasoulof quelque chose d’assez précieux, un dispositif qui donne au film sa puissance, par sa simplicité et son apparente naïveté. Je veux parler bien entendu de la métaphore qui réduit l’Iran a une cellule familiale et qui transforme le foyer en un concentré de tout ce qui ne va pas avec la loi à laquelle le pays est soumis et dont Iman se fait le porte voix en répétant Je me soumets à celui qui se soumets à toi, et je combats celui qui te combat.
Dans ce contexte, le personnage principal ne peut être que celui de Najmeh (Soheila Golestani, fantastique de sobriété et de justesse), à la fois ultime rempart et bouée de sauvetage d’un système au bord de l’apoplexie selon qu’elle s’adresse à ses filles (les femmes du mouvement Femme, Vie, Liberté) ou bien à son mari, soldat du Régime. Le piston dont je parle plus haut, c’est elle.
Pour autant, les autres personnages ne se situent pas de part et d’autre du sien. C’est plus subtil que ça et c’est probablement là que se trouve la première force du récit de Rasoulof. Personne ne semble vouloir voir le noyau familial imploser. De même que personne ne semble vouloir voir le pays mourir. Et c’est là la deuxième – grande – force du film.
Comment faire comprendre aux spectateur-ice-s l’asphyxie qui est le quotidien de millions d’iranien-ne-s ? On peut y parvenir par le dialogue si l’on est paresseux. On peut aussi caractériser un personnage et lui faire vivre littéralement une asphyxie. Ou bien on peut tout miser sur le rythme du film. C’est le pari que fait Rasoulof avec cette (très) longue introduction qui met, soyons sincères, un certain temps à s’enraciner et à trouver ses repères. Le récit se cherche de même que le Régime cherche, à tout prix, ses ennemis au sein même du pays qu’il est censé représenter. Le poison qu’est le mouvement révolutionnaire pour les iraniennes qui ont soif de liberté est en réalité une bombe à retardement puisqu’il crée à son tour un poison qui finira par le faire tomber.
La complexité de cette structure sociale (j’étouffe tout ou partie de la population, risquant ainsi de créer du ressentiment qui viendra plus tard me hanter voire me détruire) ne peut que difficilement s’exprimer rapidement à mon sens. Il faut prendre le temps de voir le ressentiment se construire. Celui-ci est le fruit d’une longue maturation, d’une prise de conscience, qui ne peut se trouver que dans l’accumulation de faits plus dérangeants et choquants les uns que les autres. Il est finalement similaire à la culture d’une plante en ce qu’il requiert patience et foi.
Les deux premiers tiers du film sont corps et âme dédiés à l’instillation d’un climat de paranoia, de méfiance et de profonde rancœur. Et c’est dans le dernier tiers – que paradoxalement, tout le monde trouve fantastique et en particulier celles et ceux qui n’ont pas aimé patienter lors des deux premiers – que ce pari est relevé. Un tournant violent est pris lorsque Najmeh décide d’arrêter de faire tampon. Dès que l’on sort de Téhéran, les cartes sont rebattues et l’on voit, pour la première fois, à l’abri des regards et des oreilles, le roi nu. Et dans son sillage, toute la haine que celui-ci a créé à force de répression.
Rasoulof, qui nous a fait croire à un thriller pendant plus de la moitié de son film, nous laisse sans aucune résolution quant au délit qui le constitue. La conséquence, c’est que nous n’interrogeons plus les motivations mais bien l’existence même du délit. L’identité de son auteur-ice, son positionnement depuis les premiers plans du film est alors parfaitement éclairant. Le fait que le film se termine sur les ruines de l’empire Perse de la façon dont il se termine ne fait que rajouter à la clarté du discours du réalisateur, quitte à ce que celui-ci perde un peu en subtilité.
Je crois que certains sujets méritent que l’on s’y attarde un peu et pour moi celu-ci en fait partie.
